J’ai mis du temps avant de me lancer dans La Servante écarlate. Pas parce que je doutais de la qualité de la série, mais parce que je pressentais un truc plus inconfortable : ce genre de fiction ne te laisse pas simplement “regarder”. Elle te force à comparer. À repérer des mécanismes. Et, parfois, à te demander si tu n’es pas en train de reconnaître des bouts de réel dans un décor imaginaire.
Une fois dedans, le constat est très simple — et franchement dérangeant : le roman date de 1985, et pourtant, en 2026, il ne ressemble pas à une fantaisie lointaine. Il ressemble à un avertissement qui aurait pris de l’avance sur nous.
Un roman de 1985 pensé comme un avertissement, pas comme une prophétie
La Servante écarlate est un roman publié en 1985 par Margaret Atwood. On le classe souvent dans la dystopie, mais ce qui compte ici, c’est l’intention : Atwood écrit de la fiction spéculative. Autrement dit : elle part d’éléments déjà observables (dans l’histoire, dans les idéologies, dans les institutions), puis elle pousse la logique au bout.
Et elle l’a dit de façon très claire : l’une de ses règles d’écriture consistait à ne pas inventer des horreurs qui n’auraient jamais existé quelque part, à un moment donné. C’est précisément ce principe qui rend l’ensemble si efficace… et si difficile à encaisser.
Ce n’est pas “un futur improbable”. C’est plutôt : un montage de choses déjà vues — réassemblées, rationalisées.
La série : une adaptation devenue symbole culturel
L’adaptation The Handmaid’s Tale démarre en 2017. Et au fil des saisons, elle a fini par dépasser son statut de “série” : elle est devenue une référence culturelle (costumes, slogans, imagerie de protestation, etc.).
Point important pour situer le contexte : la saison 6 a été présentée comme la dernière, et sa diffusion s’est faite en 2025 (première sur Hulu le 8 avril 2025, avec une mise en ligne de plusieurs épisodes au lancement).
Gilead : le basculement, ou l’art de “mettre de l’ordre” en détruisant des vies
Ce qui me marque le plus dans Gilead, ce n’est pas seulement la violence. C’est la méthode.
La disparition des droits n’arrive pas toujours comme une explosion
Dans Gilead, les droits — en particulier ceux des femmes — s’effondrent vite, mais pas forcément dans un grand moment spectaculaire unique. On voit surtout une dynamique beaucoup plus réaliste :
des décisions “exceptionnelles”, des mesures “temporaires”, des restrictions “pour votre sécurité”, puis l’habitude. Et, une fois l’habitude installée, le retour en arrière devient presque impensable.
Les identités deviennent des fonctions
L’un des dispositifs les plus glaçants, c’est cette idée que les personnes ne sont plus des individus mais des rôles : épouse, servante, Martha, etc. On ne te reconnaît plus comme quelqu’un — on te classe comme quelque chose.
L’espace public change de nature
Ce n’est plus un lieu de vie. C’est un espace de contrôle.
À partir du moment où l’espace public est saturé de surveillance, de milices, de menaces implicites, la société se reconfigure : on se tait, on évite, on calcule. Et ce qui ressemble de loin à du “calme” est souvent une simple peur bien administrée.
Le faux calme : quand la paix apparente devient un symptôme
Il y a une illusion très dangereuse, et la série la montre bien : l’idée que l’autoritarisme “remettrait de l’ordre”.
Oui, dans un système de peur, il peut y avoir moins de désordre visible. Moins de bruit. Moins de contestation. Moins d’“incidents” — parce que les gens comprennent très vite le prix à payer.
Le problème, c’est qu’on peut finir par confondre silence et sécurité.
Et il y a un autre mécanisme encore plus cynique : un régime autoritaire sait recycler des profils violents (ou opportunistes) en instruments de sa propre stabilité. La morale devient secondaire ; l’efficacité prime. Ce qui compte, ce n’est pas la justice. C’est la docilité.

Le parallèle difficile à éviter en 2026 : contrôle, démonstration de force, et “climat”
Je fais attention à ne pas tout mélanger. Je ne dis pas “les États-Unis = Gilead”. Ce serait intellectuellement paresseux. Mais en 2026, je trouve de plus en plus compliqué de regarder cette série comme un pur divertissement, parce que certains réflexes politiques se lisent très bien à travers elle.
Donald Trump a été investi pour un nouveau mandat le 20 janvier 2025. Et, depuis, la question migratoire est redevenue un théâtre majeur de démonstration d’autorité — au point que l’actualité récente a été rythmée par des affaires très explosives autour d’opérations fédérales.
Exemple marquant : la mort de Renée Nicole Good, tuée à Minneapolis lors d’une opération impliquant un agent fédéral de l’immigration, avec enquête fédérale et fortes tensions entre autorités, opinions et récits officiels.
Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas de trancher à distance chaque détail factuel. C’est ce que ce type d’événement produit dans une société :
- une présence d’agents dans l’espace public perçue comme une logique d’intervention quasi militaire,
- un durcissement du langage (“ennemis”, “traîtres”, “invasion”, etc.),
- une polarisation où le témoin, l’opposant, parfois même l’élu local, devient suspect par principe.
Et ça, c’est un point commun réel avec les dystopies efficaces : la peur n’est pas un effet secondaire. Elle devient un outil.
Le contexte global : backlash, coalitions “anti-droits” et fatigue démocratique
Le parallèle est encore plus violent quand on l’inscrit dans une dynamique plus large : le retour de bâton contre les droits des femmes (et, plus largement, contre certains droits civiques).
Selon ONU Femmes, en 2024, près d’un quart des gouvernements ont signalé un backlash sur les droits des femmes. Et plusieurs analyses décrivent une montée structurée de mouvements transnationaux “anti-genre” et “pro-famille traditionnelle”, qui cherchent à peser politiquement, juridiquement et culturellement sur les normes sociales et les droits reproductifs.
Je précise un point parce qu’il est souvent caricaturé : quand je parle de masculinisme, je ne parle pas de masculinité, ni d’une guerre hommes/femmes. Je parle d’un courant qui présente l’égalité comme une perte, et qui vise à réinstaller une hiérarchie “naturelle”. Ce genre d’imaginaire est exactement le carburant idéologique d’un système comme Gilead.
Donald Trump est-il un Ferengi ?
J’ai dit que je voulais rester rigoureux. Mais je veux aussi assumer un truc : la science-fiction sert parfois de grille de lecture. Pas pour remplacer l’analyse politique, mais pour rendre visibles certains comportements.
Et là, je ne peux pas m’empêcher de poser la question, à moitié sérieusement :
Est-ce que Trump a un côté Ferengi ?
Dans Star Trek, les Ferengi ne sont pas “méchants” au sens simple. Ils incarnent surtout une caricature assumée du capitalisme poussé à l’os : le monde comme marché permanent, la relation humaine comme transaction, la morale comme variable d’ajustement. Leur boussole, c’est le profit — et une culture entière est structurée autour de “règles” (les fameuses Rules of Acquisition) qui sacralisent l’intérêt et la négociation.
Ce qui me frappe, c’est la parenté de logique, plus que la ressemblance “morale”.
Le réflexe transactionnel : tout est “deal”
Le Ferengi ne pense pas en termes de principes, mais en termes d’accords : qui gagne quoi, qui cède quoi, qui perd la face, qui encaisse.
Chez Trump, on retrouve souvent ce cadre : le monde comme une suite de rapports de force et de négociations, et la politique comme une version amplifiée du business.
L’idée qu’on peut obtenir (presque) n’importe quoi si on met le bon prix… ou la bonne pression
Le Ferengi, quand il ne peut pas acheter, cherche un autre levier : influence, intimidation, contournement, mise en scène, épuisement de l’adversaire.
Et quand je regarde certaines séquences politiques récentes, j’ai souvent l’impression que la logique est la même : si la porte est fermée, on change la serrure.
Même le vocabulaire public peut s’inscrire dans cette posture de “propriété” ou de reprise de contrôle, parfois sur un ton très impérial : lors de son retour au pouvoir en 2025, on a vu apparaître des propositions et slogans très agressifs sur la reconfiguration géopolitique, qui relèvent plus d’une logique d’acquisition que d’une logique de coopération.
La ruse comme compétence
Dans l’univers Ferengi, être “malin” n’est pas honteux : c’est un talent.
La ruse n’est pas un écart moral ; c’est une stratégie.
Et là encore, on peut faire un lien avec une culture politique contemporaine où l’outrance, l’ambiguïté, la provocation ou le brouillage des faits deviennent des outils de domination narrative — pas des accidents.
La question qui fait mal : quand la société applaudit l’instinct Ferengi
Le vrai sujet, au fond, ce n’est même pas Trump. C’est la tentation collective d’aimer ce style-là : un style où “gagner” compte plus que gouverner, où “prendre” compte plus que construire, où la compassion devient une naïveté.
Et c’est ici que la passerelle avec La Servante écarlate se referme : quand une société se fatigue, elle devient vulnérable aux solutions brutales, aux réponses simples, aux hommes “forts”, aux récits de purification… ou aux vendeurs de miracles.
La dystopie ne commence pas quand le pire arrive. Elle commence quand le cynisme devient normal.
Ce qui me dérange, ce n’est pas Gilead… c’est la facilité du chemin
Je vais être clair : je ne pense pas qu’on vive dans Gilead. Mais je pense qu’on voit, ici et là, des briques qui ressemblent à celles que les dystopies décrivent :
le durcissement, la peur comme méthode, la désignation d’ennemis, la banalisation de la violence institutionnelle, le recul (ou la fragilisation) de certains droits, et cette idée toxique qu’on pourrait “réparer” une société en échangeant des libertés contre un ordre apparent.
Ce que La Servante écarlate raconte très bien, c’est que le basculement ne se fait pas parce que tout le monde devient monstrueux. Il se fait parce que suffisamment de gens acceptent l’idée qu’on peut sacrifier les autres… pour être tranquilles.
Et c’est exactement ce que je refuse de banaliser.
Cette série, je ne la regarde pas comme un divertissement. Je la regarde comme un rappel : la démocratie n’est pas un décor. C’est une discipline.